Les animaux sont-ils des machines ?

La sentience des animaux ne peut plus être réfutée.

La sentience des animaux n’a pas toujours été reconnue. D’ailleurs, même s’il n’est aujourd’hui plus possible de la nier, des milliards d’animaux sont toujours considérés comme des machines.

Une perception historique choquante mais toujours d’actualité

Dans le passé, certains doutaient de l’existence de la sensibilité animale. Ainsi, les cartésiens du 17e siècle considéraient que les animaux n’étaient que des automates incapables de ressentir la douleur. Le philosophe Malebranche a d’ailleurs voulu prouver son propos à son invité le philosophe Fontenelle en donnant un coup de pied dans une chienne enceinte tout en déclarant qu’elle ne ressentait rien… 

Voici le récit de cet évènement : « Une grosse chienne de la maison, et qui était pleine, entra dans la salle où ils se promenaient, vint caresser le Père Malebranche et se roula à ses pieds. Après quelques mouvements inutiles pour la chasser, le philosophe lui donna un coup de pied, qui fit jeter à la chienne un cri de douleur et à Monsieur de Fontenelle un cri de compassion. Eh ! Quoi, lui dit froidement le Père Malebranche, ne savez-vous pas que cela ne sent point ? »

Cette histoire indigne la plupart d’entre nous. Et pourtant, la thèse de l’animal machine des cartésiens perdure encore aujourd’hui. Certains continuent de penser que les animaux ne souffrent pas vraiment, ou moins que les humains. Elle permet aux humains de dominer, exploiter et maltraiter les animaux. 

Par exemple, les animaux d’élevage sont considérés comme des machines qu’on a sélectionnées pour produire toujours plus de viande, toujours plus de lait, toujours plus d’oeufs, toujours plus de laine… On parle d’ailleurs de « systèmes de production » en parlant de l’élevage des animaux. Ces sélections génétiques entraînent des blessures, des maladies et des problèmes physiologiques parce que les animaux ne sont pas adaptés à la trop grande pression exercée sur leur corps. De plus, ces animaux sont victimes de maltraitances tout au long de leur vie misérable. 

Leur sentience signifie qu'ils peuvent souffrir tout comme nous.

Les animaux non-humains sont eux aussi des êtres sentients

Pourtant, il est clair que les animaux non-humains sont des êtres sentients. La sentience est la capacité à ressentir des émotions, positives et négatives, et à percevoir de façon subjective son environnement et ses expériences, plaisantes ou déplaisantes, de vie. La sentience c’est donc être doué de sensibilité et de conscience.

Pour étudier la sentience animale, les biologistes utilisent des tests de préférence, des tests de motivation et analysent le comportement et la communication des animaux. La communauté scientifique s’accorde ainsi sur le fait que l’ensemble des vertébrés, c’est-à-dire tous les amphibiens (grenouilles, crapauds, tritons, salamandres), les reptiles (serpents, lézards, iguanes, tortues, crocodiles, alligators), les oiseaux, les poissons et les mammifères sont sentients. En effet, ils possèdent tous un sytème nerveux similaire. 

Les émotions et sensations négatives permettent, d’un point de vue évolutif, de répondre aux besoins vitaux tels que boire (avoir soif), manger (avoir faim), fuir un prédateur (avoir peur). Les émotions positives permettent de subvenir à d’autres besoins tels que renforcer les liens sociaux ou jouer (plaisir).

Avoir la capacité de ressentir des émotions et être conscient de son environnement augmente donc les chances de survie. Par conséquent, il est logique de penser que la très grande majorité des animaux, y compris les invertébrés (insectes, araignées, annélides, mollusques, crustacés…), ont développé cet avantage au cours de l’évolution, même si leurs émotions et leurs sensations peuvent se développer dans des structures anatomiques différentes selon les groupes. C’est par exemple le cas des crustacés qui n’ont pas de système nerveux central, mais qui ressentent la douleur, comme cela a été montré pour les homards, les crabes, les écrevisses et les crevettes. 

De même, les pieuvres sont non seulement des animaux à hautes capacités intellectuelles mais sont aussi capables de ressentir la douleur et d’autres émotions. Ces caractéristiques leur valent d’ailleurs un statut de protection supérieur à celui des autres invertébrés dans la législation. 

Or, la sentience n’est pas corrélée avec les capacités cognitives. Ne serait-il donc pas sage d’appliquer des principes de précaution et de bon sens et de considérer que même les animaux que nous jugeons comme les moins intelligents peuvent souffrir, mais aussi ressentir du plaisir? 

Cela vaut également pour les insectes dont nous avons tendance à croire qu’ils ne peuvent pas souffrir. Pourtant, ils ont conscience de leur environnement, et donc montrent, au moins en partie, des capacités de sentience. Dans ce cas, n’avons-nous pas aussi un devoir de responsabilité morale envers ces animaux? Il ne s’agit pas de déclarer ici que, par exemple, aucun moustique ne doit être tué, mais d’adopter une éthique de respect de la vie.

L’existence d’une sentience, donc à la fois d’une sensibilité et d’une conscience, chez les animaux est la raison d’être de l’éthique animale. Puisque les animaux peuvent souffrir ou ressentir du plaisir, nous avons une responsabilité morale envers eux, notamment envers ceux qui souffrent à cause de nous. 

Il est évident impossible de savoir ce qui se passe exactement dans la tête des animaux. Mais, de même, on ne peut que déduire, d’après leurs comportements et leurs mots, ce qui se passe dans celle de nos congénères. En effet, les sensations et les émotions sont subjectives, c’est-à-dire qu’elles font sens uniquement pour l’individu qui les ressent. 

Néanmoins, nous n’avons pas besoin de savoir exactement ce qui se passe dans la tête des animaux pour respecter leur bien-être. Nous n’avons pas non plus besoin de savoir s’ils ressentent la même chose que les humains. Nous avons seulement besoin de savoir que cet animal vit et ressent quelque chose de négatif pour améliorer son bien-être, ou au contraire quelque chose de positif, pour renforcer les situations plaisantes.

Pour respecter leur sentience, nous devons améliorer nos relations avec eux.

Un exercice pour améliorer la vie des animaux

Prendre en compte la sentience animale est crucial pour instaurer des lois visant à protéger le bien-être et la vie des animaux que nous exploitons dans les laboratoires de recherche, dans les élevages, dans les zoos…

A l’échelle individuelle, nous devons nous détacher de nos préjugés et de nos désirs égoïstes et nous demander si nos comportements respectent les besoins et la vie émotionnelle des animaux, s’ils minimisent leur souffrance et s’ils maximisent leur bien-être physique et psychologique. 

On peut commencer cet exercice avec nos animaux de compagnie. D’abord, enfilez votre casquette d’éthologue, c’est-à-dire en expert du comportement animal, et prêter une attention particulière aux attitudes, habitudes et autres comportements de votre animal. Tout ceci vous renseignera sur ses besoins. Ensuite, éliminez les situations qui entraînent une souffrance, et trouvez des alternatives satisfaisantes pour votre animal. Enfin, enrichissez la vie de votre animal en lui offrant de nouvelles opportunités pour développer ses capacités physiques et émotionnelles.

Des milliards d’animaux sont considérés comme des machines. Leur sensibilité est pourtant reconnue de manière unanime. Il est donc grand temps que nous leur offrions une vie digne.

 

Références

Helen Proctor. Animal Sentience: Where Are We and Where Are We Heading? Animals (2012) 2, 628-639

Ian J.H. Duncan.The changing concept of animal sentience. Applied Animal Behaviour Science 100 (2006) 11–19 

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer. L’éthique animale. Paris, Presses universitaires de France (PUF), 2018. »Que sais-je ? » n°3902. 127 pages.

Colin Klein, Andrew B. Barron. Insects have the capacity for subjective experience. Animal Sentience (2016) 9(1)

Elisabeth de Fontenay. L’animal machine (2012) https://www.franceinter.fr/info/l-animal-machine