
Nous semblons montrer de l’empathie seulement envers certains animaux. En effet, les animaux de compagnie sont généralement inclus dans notre cercle de considération morale, alors que les animaux que nous catégorisons comme notre nourriture y sont exclus. Or cette catégorisation est une construction sociale qui évolue en fonction de l’âge.
Le paradoxe de la viande
La plupart des gens aiment les animaux mais en même temps aiment manger de la viande.
Cependant ce ne sont pas les mêmes animaux que nous aimons et que nous mangeons : dans la culture occidentale, les chiens sont nos amis mais les cochons sont de la nourriture.
Comme si notre empathie pour les animaux ne concernait que certains d’entre eux et pas les autres.
Pourtant, les cochons sont aussi intelligents que les chiens, ils peuvent souffrir, ressentir des émotions positives et négatives, ils créent des liens d’amitiés entre eux et avec d’autres espèces…
Alors pourquoi accorder une valeur morale plus importante aux chiens qu’aux cochons?
Pourquoi notre empathie pour les animaux semble s’arrêter aux portes des fermes d’élevage?
Pourquoi ne pas aimer les cochons et manger les chiens?
Pourquoi ne pas manger les cochons et les chiens?
D’ailleurs, pourquoi manger des cochons, ou des chiens, ou toute autre espèce animale, sachant que ce n’est ni nécessaire, ni normal, ni naturel, et que les pratiques d’élevage causent de nombreuses souffrances aux animaux?
Les études de psychologie sociale montrent que nous excluons de notre cercle de considération morale certains animaux. Ainsi, les animaux élevés pour leur viande (cochons, poulets, etc) et les animaux peu attrayants (chauve-souris, grenouilles, etc) ont un statut moral moins important que les animaux de compagnie (chats, chiens, etc) et les animaux sauvages attrayants (dauphins, chimpanzés, etc).
De même, nous accordons une valeur morale supérieure aux humains.
Cette tendance à accorder moins de valeur morale à certains animaux en se basant sur un critère d’appartenance à l’espèce s’appelle le spécisme. On discrimine les animaux selon l’espèce à laquelle ils appartiennent.

Notre empathie pour les animaux est ambigüe
Comment expliquer le paradoxe de la viande?
Les recherches ont montré que les omnivores aiment les animaux et en même temps aiment la viande car ils classent les animaux d’élevage dans la catégorie « nourriture » , et non plus dans la catégorie « être vivant ».
Le fait de catégoriser ainsi les animaux suffit à dévaloriser leurs capacités mentales et à réfuter leur capacité à souffrir et à ressentir des émotions, ce qui diminue notre perception de leur statut moral.
Ce processus nous aide à réduire notre dissonance cognitive. Celle-ci intervient lorsque nous sommes confrontés à des émotions, des valeurs et des attitudes conflictuelles. Par exemple, vouloir manger les animaux n’est pas cohérent avec nos valeurs d’empathie pour les animaux.
En effet, alors que la plupart d’entre nous sommes contre la cruauté envers les animaux, nous acceptons pourtant les systèmes de production de nourriture qui font souffrir les animaux pour satisfaire nos désirs alimentaires.
Pour réduire ce conflit, nous mettons alors en place des stratégies mentales en attribuant des capacités inférieures aux animaux que nous voulons manger. Nous les considérons peu intelligents et donc peu dignes de notre considération morale.
De plus, une étude récente a montré que nous réfutons volontairement les informations que nous avons sur l’intelligence des animaux lorsqu’ils ont une pertinence personnelle, c’est-à-dire lorsqu’ils sont notre « nourriture ».
Ces stratégies sont renforcées par la croyance de la suprématie des humains sur les animaux non-humains. Catégoriser l’espèce humaine comme supérieure aux autres espèces animales légitime leur utilisation dans les élevages intensifs, les cirques, les zoos ou les laboratoires. Les intérêts des humains sont considérés comme supérieurs à ceux des non-humains.
De plus, cette croyance légitime aussi les écarts de considération morale pour des animaux d’espèces différentes.
Une éducation à l’empathie pour les animaux est indispensable dès l’enfance
Une étude récente publiée dans le journal Social Psychological and Personality Science a montré que les processus de catégorisation des relations humains-animaux sont le résultat d’une construction sociale qui se construit avec l’âge.
Les chercheurs ont comparé l’apparition des processus de catégorisation des animaux chez 479 participants répartis en 3 groupes : les enfants (9-11 ans), les jeunes adultes (18-21 ans) et les adultes (25-59 ans).
Ils ont montré que :
- Les enfants sont moins spécistes que les adultes
- Avec l’âge, les participants avaient plus tendance à catégoriser les animaux d’élevage comme nourriture que comme animaux de compagnie
- Les enfants ne pensent pas que les cochons doivent être traités différemment des humains ou des chiens, alors que les jeunes adultes et les adultes pensent que les humains et les chiens doivent être mieux traités que les cochons
- Les enfants perçoivent la consommation de produits d’origine animale comme étant moins moralement acceptable que les jeunes adultes et les adultes.
Les résultats de cette étude suggèrent que le spécisme apparaît à l’adolescence. En grandissant, notre considération morale envers les animaux change.
C’est pourquoi une éducation à l’empathie pour les animaux, et plus généralement à l’éthique animale, est indispensable avant l’adolescence, donc dès l’enfance.

L’éducation à l’éthique animale développe de nombreuses compétences essentielles aux enfants. De plus, c’est une discipline avec une dimension appliquée pour protéger concrètement les animaux, quelque soit leur espèce.
Références
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